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PORTRAIT — LE FOOTBALLEUR REBELLE

Rachid Mekhloufi

Attaquant vedette de Saint-Étienne et sélectionné pour le Mondial 1958, il quitte la France en pleine nuit pour jouer pour l’équipe du FLN. Il reviendra, et gagnera encore.

Repères

Naissance12 août 1936, Sétif (Algérie française)
Saint-Étienne1954-1958, puis 1962-1968
Sélections4 avec la France, 10 avec l’Algérie, 40 avec l’équipe du FLN
ChoixDépart de France dans la nuit du 12 au 13 avril 1958
Mort8 novembre 2024, Alger, à 88 ans

Sétif, ville de football

Rachid Mekhloufi naît le 12 août 1936 à Sétif, à environ 270 kilomètres d’Alger, alors sous administration française. Une source présente la ville comme une terre de football et de patriotisme, et c’est à Sétif qu’il commence, à l’USM Sétif, dont il rejoint l’équipe en 1952 à la suite de Mokhtar Aribi et d’Abdelhamid Kermali, deux autres footballeurs sétifiens.

Enfant, il a connu, selon le site TSA, les massacres du 8 mai 1945 à Sétif, Guelma et Kherrata, que l’article chiffre à 45 000 morts.

Le benjamin de huit enfants

Selon un compte rendu d’une conférence de l’historien Stanislas Frenkiel, auteur de « Le football des immigrés, France-Algérie, l’histoire en partage », Rachid est le benjamin d’une famille de huit enfants. Son père, petit fonctionnaire, termine sa carrière comme inspecteur de police. Ses parents voient le football d’un mauvais œil et le jugent bon pour les voyous. Il commence à Sétif, aux jeunes de l’USM (1950-1952 selon Echorouk) ; un avocat local tente alors de le faire signer à Toulouse, car des recruteurs de clubs métropolitains sillonnent l’Algérie.

Ce que l’on sait de son enfance s’arrête là : les autres sources consultées, y compris la presse algérienne, n’en disent rien de plus.

4 août 1954 : Saint-Étienne

Il arrive à Saint-Étienne le 4 août 1954 et est accueilli par l’entraîneur Jean Snella, qu’il décrira comme un homme bon et simple, qui menait des causeries courtes et efficaces. Saint-Étienne, dit-il bien plus tard, c’est « ma deuxième ville de naissance » ; il se sent très bien accueilli par les Français.

Il quitte l’Algérie à dix-huit ans, malgré les réticences de sa famille : il veut fuir une Algérie tendue où il se sent exclu. Trois jours après son arrivée, son essai est concluant : un 6-0 contre Grenoble. Il rencontre Jean Snella, qui devient son mentor et, dit-il, un père de substitution. Il découvre un accueil bienveillant, une société plus ouverte : pour la première fois, on l’appelle « Monsieur ». Il signe un contrat de stagiaire professionnel, vit d’abord à l’hôtel, puis dans un appartement fourni par le club.

Son club formateur, l’USM Sétif, tarde à envoyer sa lettre de sortie : il ne débute donc chez les professionnels que le 10 octobre 1954, à Nice, comme inter gauche. Il marque 30 buts en deux saisons.

Il s’impose très vite. L’Équipe le compare à un avion supersonique. Avec Njo Léa, un attaquant puissant qui ouvre les défenses, il forme une attaque redoutable. L’équipe gagne le championnat 1956-1957, son premier titre, avec l’arrivée de jeunes comme Tylinski, Ferrier et Goujon ; il marque 25 buts cette saison-là selon une source. Il est d’abord appelé en équipe de France B, puis au Bataillon de Joinville ; il compte 4 sélections en équipe de France (à partir de 1956), sans but, et remporte la Coupe du monde militaire en 1957 en Argentine, avec un 4-0 le 14 juillet contre le pays hôte.

Avril 1958 : tout laisser

Au début de 1958, la guerre d’indépendance s’intensifie. Le FLN veut mener la lutte aussi sur le terrain du football, en créant une équipe nationale en exil. Mohamed Boumezrag contacte en secret des joueurs d’origine algérienne, dont Mustapha Zitouni, alors à Monaco, et Rachid Mekhloufi. Il dit avoir été peu militant à l’époque, mais sensible à ce qui se passait en Algérie ; deux footballeurs sétifiens, Mokhtar Aribi et Abdelhamid Kermali, le contactent. Ils acceptent de tout abandonner, y compris la Coupe du monde en Suède, pour laquelle Mekhloufi était dans la liste provisoire des Bleus.

Le départ est prévu dans la nuit du 12 au 13 avril (le 14 avril selon une autre source). Blessé à la tête lors de son dernier match, contre Béziers, il passe la nuit à l’hôpital ; le lendemain, selon Goal, il est exfiltré, encore en pyjama, vers la frontière suisse, caché dans une Aronde selon l’ASSE. Aux douanes, les policiers lui demandent des autographes. Le 15 avril, L’Équipe titre « Neuf footballeurs algériens ont disparu ». Les sources ne s’accordent pas sur le nombre : neuf, dix, ou douze autres joueurs selon les textes. Il y aura au total quatre vagues de départs, d’avril 1958 à novembre 1960.

Dire non à l’équipe de France

Mekhloufi a dit n’avoir « pas hésité une seconde » ; il explique que beaucoup de Français ignoraient la gravité de la situation en Algérie. « Nous étions des rebelles », a-t-il dit pour résumer cette époque. Les meilleurs joueurs partent en premier, en train vers la Suisse, puis par Rome et en avion vers Tunis. Ils rejoignent Tunis, où le gouvernement provisoire présente l’équipe en présence du président Habib Bourguiba.

Les conséquences sont immédiates : les clubs rompent les contrats, la fédération française suspend les joueurs et la FIFA refuse de reconnaître la nouvelle équipe. La France tente aussi de bloquer ses matchs auprès de la FIFA. En Suède, la France ne peut compter sur lui : elle perd en demi-finale contre le Brésil. Selon Goal, Kopa, Fontaine et d’autres Bleus ont envoyé une carte postale à leurs anciens coéquipiers, sans la moindre rancœur.

Quatre ans d’équipe du FLN

Pendant quatre ans, l’équipe du FLN joue dans les pays qui soutiennent la révolution, comme la Yougoslavie, le Vietnam, la Tunisie ou la Libye. Elle joue 83 matchs dans 14 pays selon Goal, « presque cent » selon un autre texte, et gagne la plupart. Mekhloufi compte 40 matchs et 43 buts avec elle. Les joueurs deviennent des ambassadeurs de la cause algérienne ; Mekhloufi dit avoir ouvert les yeux au contact des chefs d’État et des révolutionnaires.

Des joueurs comme Abdelaziz Ben Tifour, Abderrahmane Boubekeur et Mustapha Zitouni lui apportent une conscience politique plus forte. Il se dit alors « un homme différent » ; il résume son nouveau rôle ainsi : « Je ne suis plus un chien fou, je dirige l’équipe ». Il dira plus tard que ces années hors des compétitions de la FIFA ont émoussé son niveau, et il remercie « la révolution algérienne ». L’ASSE rappelle qu’on l’a surnommé le « gentleman révolutionnaire ». Il n’a jamais, selon une source, été averti ni expulsé durant sa carrière.

Le retour

Après les accords d’Évian en 1962, il retrouve Saint-Étienne, qui a été relégué pendant son absence et remonte aussitôt. Il passe d’abord par Servette (Genève), toujours avec Jean Snella ; il revient à Saint-Étienne en décembre 1962 selon l’ASSE et selon lui, alors que Wikipédia ne le place à Saint-Étienne qu’à partir de 1963. Son premier match, contre Limoges le 9 décembre 1962, attire le double de l’affluence habituelle en Division 2. Il marque 14 buts en 20 matchs à son retour. Ses anciens coéquipiers, dit-il, le reçoivent « normalement ». Le président Roger Rocher reçoit des menaces, notamment d’un homme que Mekhloufi juge raciste. Environ 15 000 spectateurs viennent, au lieu de 7 000 à 8 000 d’ordinaire. « Ils sont venus voir Rachid le footballeur », dira-t-il de son retour à Geoffroy-Guichard.

Il gagne les championnats de 1964, 1967 et 1968, un titre de 1957 en plus, soit quatre en tout. En 1968, c’est le doublé : il lève la Coupe de France des mains du général de Gaulle, qui lui aurait dit : « La France, c’est vous ». Le club avait déjà un souvenir de lui : en 1957, il avait marqué le premier but de l’histoire des Verts en Coupe d’Europe, à Glasgow contre les Rangers, une frappe de trente mètres. Une source lui attribue l’Étoile d’or de France Football en 1964, 1966 et 1967. Il affirme avoir renoncé à de considérables gains professionnels, et l’assume sans regret. Il a aidé aussi le jeune Salif Keïta à s’intégrer et garde de bons contacts avec lui. Il a le sentiment que le club lui a retiré le brassard sans l’écouter et que son départ à Bastia, en 1968, n’était pas un hasard. Il quitte Saint-Étienne en 1968 avec son épouse tunisienne.

Entraîneur, sélectionneur, président

Après Bastia (joueur de 1968 à 1970, entraîneur en 1969-1970), il devient sélectionneur de l’Algérie en 1971-1972, puis de 1975 à 1979. Il gagne l’or aux Jeux méditerranéens de 1975 (finale 3-2 contre la France) et aux Jeux africains de 1978. En 1982, lors de la victoire de l’Algérie sur l’Allemagne (2-1) à la Coupe du monde, il est directeur technique, adjoint ou co-entraîneur, selon les sources.

Il dispute sa dernière sélection algérienne en 1968 selon une source (Wikipédia l’arrête en 1969). Il préside la Fédération algérienne de football, brièvement, en 1988-1989 selon Soccerway et TSA (1998 selon une autre source, qui paraît erronée). Saint-Étienne le nomme ambassadeur du club, en 2013 ou en 2023 selon les sources.

8 novembre 2024

Il meurt le vendredi 8 novembre 2024 à Alger, à 88 ans, deux jours avant le derby Saint-Étienne-Lyon. Le club annonce la nouvelle et parle d’un « emblème » et d’une « légende » de l’AS Saint-Étienne. Il est l’un des derniers acteurs de cette épopée encore en vie, au moment où l’Algérie célèbre les 70 ans du déclenchement de la révolution.

Un journal algérien le décrivait en 2021, à 85 ans, éprouvé par la maladie et par l’âge ; il rappelait qu’il avait défendu le numéro 10, « cœur battant » de l’équipe, et la rumeur française selon laquelle il n’aurait jamais reçu de carton. Il disait, selon l’ASSE, que « le football a réveillé la conscience endormie des hommes ».

Il est inhumé le dimanche au cimetière d’El Alia, en présence du Premier ministre Nadir Larbaoui, de membres du gouvernement, de sa famille, de compagnons de lutte et de nombreux citoyens. Le ministre des Moudjahidine, Laïd Rebiga, salue un parcours militant et sportif.

Les sources se contredisent sur le nombre de joueurs partis en 1958, la date exacte du départ (nuit du 12 au 13, 13 ou 14 avril, cette dernière date étant celle d’Echorouk), son retour à Saint-Étienne (décembre 1962 ou 1963), ses buts avec l’ASSE (151 ou 152), son poste en 1982 et la date de sa présidence de la fédération. Les chiffres des massacres de 1945 sont celui d’un seul article. Les détails sur sa famille viennent d’un seul compte rendu de conférence.

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