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PORTRAIT — LE SÉLECTIONNEUR

Aimé Jacquet

Le fils de bouchers de Sail-sous-Couzan, devenu ouvrier, puis footballeur, puis champion du monde. L’histoire d’un homme têtu, pudique et profondément loyal.

Repères

Naissance27 novembre 1941, Sail-sous-Couzan (Loire)
OrigineFamille de bouchers du Forez
Premier métierOuvrier fraiseur
SommetChampion du monde 1998 (53 matchs, 34 victoires)
Dernière nouvellePrésent au Stade de France le 5 octobre 2026

Un village du Forez, une boucherie, des parents qui travaillent

Aimé Jacquet naît le 27 novembre 1941 à Sail-sous-Couzan, un village de la Loire, dans le Forez. Ses parents, Claudius et Bénédicte, y tiennent une boucherie. Ce n’est pas une enfance de star : c’est celle d’un enfant d’artisans, dans un pays encore marqué par la guerre.

Le football vient tout naturellement, au club du village, l’US Couzan, que dirige alors son instituteur. Le petit club gagne la Coupe de la Loire en 1958 et monte en Promotion en 1960. À treize ans, la maladie de son père oblige la famille à déménager à Boën-sur-Lignon ; lui reste chez sa tante, à Sail, pour passer son certificat d’études. On devine déjà un garçon qui apprend tôt à se débrouiller.

Ce qu’il retient de son père

Des années plus tard, la presse locale le présente comme « le fils de Claudius ». Il retient de son père, selon la fiche biographique de Wikipédia, trois valeurs : le travail, la générosité et le respect d’autrui.

Les habitants de Sail-sous-Couzan, interrogés en 2018 à l’occasion des vingt ans du titre mondial, le décrivent comme un « grand Monsieur » resté attaché à ses racines. À 76 ans, il revenait alors régulièrement au village pour des fêtes de famille, des inaugurations ou pour aider la maison de retraite. La boucherie de ses parents abrite aujourd’hui une pizzeria, que les visiteurs photographient encore.

Apprenti, ouvrier, footballeur : la double vie

Pas de centre de formation doré pour Aimé. On l’envoie au centre d’apprentissage de Thiers pour passer un CAP de métallurgie. Il échoue à l’examen final, se représente l’année suivante en candidat libre et l’obtient. Il travaille ensuite aux aciéries de la Marine, à Saint-Chamond, comme ouvrier puis fraiseur, en menant de front l’usine et le football.

En 1960, Saint-Étienne le repère et l’intègre comme « amateur chez les pros ». Il joue son premier match professionnel contre Limoges (1-1), puis signe son premier contrat en 1961 et marque son premier but à Toulouse, le 28 mai. Dans la foulée, une myélite virale le met à l’épreuve. Rien ne lui est donné : tout se gagne en serrant les dents.

Nice, la guerre d’Algérie et le retour à Saint-Étienne

De 1961 à 1963, il fait son service militaire au 22e bataillon de chasseurs alpins, à Nice, en pleine guerre d’Algérie. Il y devient entraîneur de l’équipe du régiment, puis joue à l’ASPTT Nice. C’est, sans qu’il le sache encore, sa première expérience de la direction d’un groupe.

Il retrouve Saint-Étienne en 1963. Le club vit alors l’une de ses plus belles périodes : titre de deuxième division en 1963, puis champion de France en 1964, 1967, 1968, 1969 et 1970, avec deux Coupes de France (1968 et 1970). Milieu de terrain défensif, Jacquet est un régulateur plus qu’un artiste. Il disputera 236 matchs et marquera 26 buts sous le maillot vert, en treize saisons.

Le tendon d’Achille : près de deux ans à l’arrêt

En 1970, la blessure qui aurait pu mettre fin à sa carrière : une rupture du tendon d’Achille, avec une greffe du péroné. Il revient après près de deux ans d’absence. La suite sera plus modeste : deux sélections seulement en équipe de France, en 1968, puis un passage à Lyon (1973-1975), avant de ranger les crampons en 1975.

Ce long arrêt éclaire une partie de son caractère. Celui qui a dû attendre, rééduquer, douter, comprend mieux que personne la patience nécessaire pour reconstruire un joueur ou une équipe.

Bordeaux : neuf ans, trois titres, puis la porte

Entraîneur de Lyon de 1976 à 1980, il connaît d’abord quatre saisons sans titre ; le club frôle la relégation en 1980. C’est alors que Claude Bez, le président de Bordeaux, le recrute. À Bordeaux, Jacquet bâtit un collectif solide. Les Girondins finissent troisièmes en 1981, puis champions de France en 1984, 1985 et 1987, avec deux Coupes de France (1986 et 1987) et deux demi-finales européennes.

Il est élu entraîneur français de l’année en 1981 et en 1984. Et pourtant, en 1989, Claude Bez met fin à leur collaboration. Montpellier (où il arrive avec Valderrama et Cantona) et Nancy suivent, sans succès : il est remercié avant la fin de la saison à Montpellier. Pour un homme de 48 ans, c’est un creux. Il entre en 1991 à la Direction technique nationale, puis devient l’adjoint de Gérard Houllier en 1992.

Le régulateur, disciple de Snella et de Batteux

Sur le terrain, Jacquet est un milieu défensif appliqué, formé à l’école de deux entraîneurs de Saint-Étienne, Jean Snella et Albert Batteux. Ceux qui l’ont vu jouer le décrivent comme un régulateur : celui qui donne de l’ordre aux autres plutôt que du spectacle. Une anecdote de Bordeaux : après la Coupe de France 1986, Alain Giresse et Bernard Lacombe, selon l’une des sources, font le trajet Bordeaux-Lourdes à vélo pour tenir une promesse faite à l’équipe.

Il est moqué pour son accent du Forez. Il assume cela comme il assumera le style défensif qu’on lui reproche : une équipe solide plutôt qu’un jeu risqué.

Sélectionneur à titre provisoire

Après l’échec de la France dans les qualifications pour le Mondial 1994, il est chargé de l’équipe nationale, d’abord à titre provisoire, puis confirmé. Il choisit de bâtir autour de Zinedine Zidane et de jeunes joueurs, et il écarte Eric Cantona, Jean-Pierre Papin et David Ginola. Il installe Didier Deschamps comme capitaine. Les qualifications pour l’Euro 1996 se font sans défaite en trente matchs, avec un 10-0 contre l’Azerbaïdjan, et la France atteint les demi-finales, battue aux tirs au but par la République tchèque.

Commence alors le temps des critiques. Son jeu est jugé trop défensif, certains journaux le jugent dépassé. En juin 1997, après la troisième place du Tournoi de France, le public réclame sa démission. En mai 1998, il annonce une liste de 28 joueurs au lieu de 22, et un éditorial de L’Équipe se demande s’il est l’homme de la situation. La formule restée célèbre, « brave type qui émet des soupirs », vient de cette presse hostile.

La nuit des six : choisir, c’est blesser

Le 12 mai 1998, Jacquet dresse la liste des 22. Six présélectionnés, Nicolas Anelka, Ibrahim Ba, Martin Djetou, Pierre Laigle, Sabri Lamouchi et Lionel Letizi, doivent quitter Clairefontaine dans la nuit. Le journaliste Karim Nedjari a raconté cette « nuit des maudits ». Les carrières de ces six joueurs prennent ensuite un cours contrarié, écrit-il. Jacquet, lui, assume ses responsabilités.

Ces six-là s’ajoutent aux joueurs qu’il avait écartés bien plus tôt, Cantona, Papin et Ginola. Voilà la solitude du sélectionneur : décider seul, et regarder partir des garçons que l’on avait emmenés jusque-là.

12 juillet 1998

La France gagne ses matchs de poule sans perdre, élimine le Paraguay au but en or, l’Italie aux tirs au but, puis la Croatie en demi-finale. En finale, au Stade de France, elle bat le Brésil 3-0 le 12 juillet 1998, avec deux têtes de Zidane sur corner : Jacquet avait repéré la fragilité brésilienne sur les coups de pied arrêtés. Bilan du tournoi pour les Bleus : six victoires en sept matchs, plus une qualification aux tirs au but, quinze buts marqués, deux encaissés.

Il annonce son départ juste après la victoire, citant la pression et les critiques subies. Il laisse un bilan de 53 matchs, 34 victoires, 16 nuls et 3 défaites. Son adjoint, Roger Lemerre, lui succède.

L’après : rancœur, reconnaissance, fidélité

Jacquet devient directeur technique national jusqu’en décembre 2006, avec une priorité : la détection précoce des jeunes. Il reste marqué par les attaques de la presse. En 2002, dans Le Monde, il dit qu’il ne pardonnera jamais à « ces gens infects et lâches ». L’Équipe porte plainte en 2003 pour injure publique ; il est relaxé, le tribunal retenant les « provocations » du quotidien.

Les hommages se multiplient : Légion d’honneur (chevalier en 1998, officier en 2007), statue de cire au musée Grévin, stades à son nom dans plusieurs communes de la Loire. Il est aussi consultant, et il signe un livre de souvenirs, Ma vie pour une étoile.

Les plaies et les hommages

En 2002, il juge le choix de Santini comme sélectionneur comme un « désaveu ». Mais c’est contre la presse que la blessure reste la plus vive. Ses mots dans Le Monde sont durs : il ne pardonnera « jamais » à « ces gens infects et lâches ». L’Équipe porte plainte pour injure publique ; il est relaxé.

Le temps adoucit pourtant les choses. Il est consultant pour Canal+ depuis 1998, puis rejoint Europe 1 pour l’Euro 2008 ; il est conseiller de la Fédération royale marocaine de football ; il soutient la candidature d’Annecy aux Jeux d’hiver de 2018, qui n’est pas retenue. France Football l’élit entraîneur français de l’année en 1981, 1984 et 1998. Des stades portent son nom à Sail-sous-Couzan, à L’Étrat et à Beaux. Une statue de cire l’attend au musée Grévin, aux côtés de celles de Desailly et de Henry.

Aujourd’hui : un homme qui sort peu

En juin 2026, à l’approche du Mondial, il adresse un message affectueux à Didier Deschamps, son ancien capitaine, qui évoque en retour, en plaisantant, le surnom que lui donne Jacquet. L’article précise que Jacquet a alors 84 ans. Le 5 octobre 2026, après la victoire de la France sur la Belgique (4-1), il est dans les couloirs du Stade de France, avec Laurent Blanc, Vincent Candela, Robert Pirès et Christian Karembeu. Zinedine Zidane, devenu sélectionneur, dit sa joie de le revoir, lui qui « sort peu », et décrit un entraîneur qui aimait ses joueurs et leur donnait confiance, liberté et bienveillance.

Voilà peut-être le meilleur portrait : un fils de bouchers, un ouvrier, un homme blessé par la critique, qui a construit une équipe sur la confiance et qui, quarante ans plus tard, est encore aimé de ses joueurs.

Les sources divergent sur l’année du premier contrat professionnel (1960 « amateur chez les pros », 1961 contrat) et sur le montant de son salaire de consultant : nous ne retenons que les faits concordants. Le récit de la promesse à vélo est rapporté tel quel par une seule fiche, sans date précise.

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